Publié le 08/01/2020

Sensations nippones
au pli d'une montagne

Au nord de Tokyo, au pied du Mont Tanigawa, une auberge traditionnelle offre une initiation à la contemplation. Dans un dépouillement plus que douillet, le voyageur expérimente avec intensité le changement des saisons.

Sensations nippones |au pli d'une montagne

Au nord de Tokyo, au pied du Mont Tanigawa, une auberge traditionnelle offre une initiation à la contemplation. Dans un dépouillement plus que douillet, le voyageur expérimente avec intensité le changement des saisons.

Un séjour de 24 heures est sans doute trop bref pour apprendre à se reposer conformément aux règles séculaires d’un ryokan. Prendre du bon temps, au Bettei Senjuan, n’a rien de spontané. Après avoir ôté ses chaussures, pour les japonais et les autres, il convient d’endosser l’intégralité du costume du voyageur idéal, capable d’apprécier la principale attraction de ces auberges traditionnelles : le changement des saisons.


Au Japon tout particulièrement, la joie du déguisement ne quitte pas les enfants lorsqu’ils deviennent adultes. Sur la route de l’école, les bambins arborent l’uniforme des élèves disciplinés et tous trimbalent le même cartable à bretelles à peine allégé depuis le XIXème siècle. Les ouvriers, sur les chantiers, enfilent des tenues clignotantes comme autant d’avertisseurs vivants. Dans le métro aux heures de pointe, le costume gris, chemise blanche et sacoche noire domine encore, la coque de smartphone suffisant à exprimer l’individualité de chacun. À croire que seule une tenue appropriée permettra de s’investir pleinement dans un rôle social, fût-ce celui du contemplateur sophistiqué.

Passé le premier sas symbolique, un personnel féminin aux injonctions douces offre un premier mochi et un thé vert, puis invite hommes et femmes à chausser les pantoufles et à endosser le yukata, pour mieux cultiver l’expérience de la nature. Par extraordinaire, la météo du jour de notre arrivée se prêtait particulièrement bien à l’expérience : deux heures après avoir laissé Tokyo sous le soleil, s’étant assoupis dans un train omnibus, le réveil au pied du Mont Tanigawa avait le goût du rêve : un tableau de montagne où les arbres en fleur s’étaient soudain couverts de neige. Blanc sur blanc ! Pour apprécier ce ton sur ton, il fallait apprendre le surplace, s’approcher jusqu’à sentir le froid au bout du nez, et se faire la promesse de se souvenir longtemps d’une vision que le dernier smartphone ne saurait pas saisir. L’hiver refusait de céder au printemps. Le silence, au dehors, faisait écho au silence, au dedans.

L’après-midi s’avançait de thé en thé extraits de boites sublimes et versés dans une vaisselle impériale de musée. Las, pour se conformer aux canons de l’hospitalité japonaise « omotenashi », il ne restait que quelques heures pour préparer notre esprit à la cérémonie du repas. Afin de s’imprégner encore mieux de l’environnement, il nous était recommandé de prendre les eaux. Le Beittei Senjuan, bâti il y a une vingtaine d’années selon les canons des temps anciens, au lieu précis où la tradition bouddhiste raconte qu’une princesse s’était transformée en source chaude, offre dans chacune des chambres un bain extérieur privatif, mais c’est dans le bain collectif, miraculeusement délaissé, que se firent ressentir les premiers bénéfices de l’initiation à la contemplation. De retour dans notre suite, en effet, via le corridor vitré d’un côté et décoré, de l’autre, par des artisans inspirés de techniques anciennes de fresques rupestres, nous n’étions déjà plus tout à fait les mêmes...


L’esprit plus libre, il devenait possible de saisir les intentions du chef, quoique n’étant familier ni de la fougère autruche ni des pétasites... D’évidence, la succession de préparations crues, grillées, marinées, mijotées ou cuites à la vapeur n’était rien d’autre qu’une réinterprétation comestible du paysage que nous avions arpenté, puis admiré au fond de notre bain émollient. Ce repas, assurément, n’aurait pu se tenir, à l’identique, ailleurs ou à un autre jour de l’année ! Soudain, sans doute épanouis par le saké pétillant, nous prêtions attention à la tessiture spécifique des céramiques, du verre et des laques. Sans aucune préparation mentale, aurions-nous capté la musique du frottement des manches de soie de la servante savante et polyglotte ?

En repassant par le même couloir, d’autres détails de marqueterie attiraient le regard. Dans cette pénombre, la chambre paraissait plus immense encore qu’elle nous avait semblé en arrivant, luxueusement dépouillée de tout mobilier à l’exception de deux matelas écrus dépliés sur les tatamis beiges. Et le silence, au dedans, faisait écho au silence, au dehors. Avec plus d’intensité, toutefois.
 

Photos : © Daniel Bernard

 

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